Photo acknowledgement: Heidi Augestad


 


Une perspective écoféministe africaine sur les négociations climatiques de Paris

 

Nous prévoyons que les négociations vont ENCORE échouer...

La 21ème Conférence (COP21) des parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) a trahi les femmes africaines et leurs communautés avant même de démarrer! À Paris, les engagements volontaires (Contributions Prévues Déterminées au Niveau National ou CPDN) des dirigeants des pays grands pollueurs auront, à l’heure où nous écrivons, fait grimper les températures mondiales de 3ºC, selon une estimation prudente. C’est une situation intenable pour l’Afrique, qui va connaître des augmentations moyennes de plus de 6ºC selon ce scénario. Étant donné la nature non contraignante de ces engagements, des infractions vont probablement être commises, de sorte que l’Afrique et ses populations vont brûler et que des dizaines de millions d’Africains vont mourir d’ici 2050. L’ONG Christian Aid estime que les maladies liées aux changements climatiques auront entraîné 180 millions de décès en Afrique d’ici 2100.

Il suffit, pour en avoir la preuve, d’examiner l’historique des résultats des 20 conférences organisées depuis la première COP à Berlin en 1995 ; l’érosion des engagements a été la plus flagrante à Copenhague en 2009, lorsque les réductions d’émissions contraignantes ont été abandonnées en faveur de promesses « bottom up ». Le processus de négociations multilatérales n’a pas à ce jour empêché les changements climatiques dangereux et la COP21 va se dérouler comme si de rien n’était. Cet échec est principalement dû aux pays riches qui portent la responsabilité historique de la catastrophe imminente du changement climatique, mais le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (BRICS) sont également impliqués, quatre de ces cinq pays ayant ratifié l’effroyable Accord de Copenhague en 2009.

Les entreprises industrielles et les sociétés qui exploitent les combustibles fossiles, les financiers et les intérêts liés des élites se sont emparés des institutions et des processus des Nations Unies au cours des dernières décennies ; les négociations de la CCNUCC n’échappent pas à cette réalité. La COP21, comme ses prédécesseurs, n’attaquera pas les racines du mal du changement climatique : production d’énergie fossile, utilisation de la voiture pour les déplacements privés et transport aérien omniprésent, urbanisation tentaculaire, libéralisation du commerce mondial, agriculture industrielle et surconsommation dans l’hémisphère Nord (et certaines parties de l’hémisphère Sud). Au contraire, la COP21 va affirmer de fausses solutions, dont beaucoup présentent de graves dangers sociaux et technologiques : les marchés du carbone et des crédits carbone qui sont un échec, l’énergie nucléaire, le «charbon propre», les grands barrages, le gaz naturel, les agrocarburants, les modifications météorologiques, la géo-ingénierie et la capture et le stockage du carbone.

WoMin et ses alliés soutiennent l’ensemble du mouvement pour la justice climatique qui dénonce la COP21 et la CCNUCC. Nous affirmons que la majorité des citoyens de la planète, et les femmes en particulier, ont une vision et une pratique des vraies solutions à apporter à la crise du climat. À cette fin, nous défendons avec fierté les alternatives vécues en agroécologie et la souveraineté alimentaire des paysans, la gestion des ressources naturelles par les pêcheurs, les habitants des forêts et les populations indigènes, et le travail de soin accompli par les femmes dans toute leur diversité et dans le monde entier.

 

Une perspective écoféministe africaine sur l’extractivisme, l’énergie et la crise du climat

L’extraction et l’utilisation des énergies fossiles sont les principales responsables des émissions de gaz à effet de serre qui causent les changements climatiques. Tout au long de la chaîne énergétique fossile – de l’extraction à la consommation, en passant par le raffinage et la production d’énergie – ce sont les femmes et les travailleurs de l’hémisphère Sud, et de certaines parties de l’hémisphère Nord, qui subissent les effets les plus immédiats de la dévastation sociale et environnementale qui accompagne ces activités. Ce sont les principales victimes des déversements de pétrole, de la confiscation des terres, de l’anéantissement des moyens de subsistance, des pollutions de l’eau et de l’air, de la mauvaise santé et de la mortalité élevée, du manque de services publics ou du coût élevé d’accès à ces services, ainsi que du niveau élevé de violences familiales, sexuelles et entre les individus, souvent liés à la militarisation associée aux ressources énergétiques..

Bien que les femmes et les communautés pauvres soient les plus touchées par les impacts négatifs liés à la production d’énergie, elles n’en perçoivent pas une part équitable des retombées. Les lignes électriques transportent l’énergie depuis les grands barrages hydroélectriques et les centrales à charbon, traversent les communautés jusqu’aux sociétés d’énergie, aux entreprises minières, aux fonderies et aux industries dans les pays du Nord et de plus en plus dans les pays du Sud.

Le réchauffement climatique devrait entraîner en Afrique des augmentations de température qui pourraient être deux fois plus importantes qu’ailleurs ; l’Afrique est plus vulnérable puisqu’elle compte sept pays parmi les dix pays les plus sensibles au changement climatique. Si la température augmente de plus de 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels, on peut s’attendre à des bouleversements sans précédents et à grande échelle des systèmes humains et naturels, à une insécurité alimentaire et hydrique et à d’innombrables pertes de vie.

Les femmes sont également préoccupées par un système d’énergies renouvelables (solaire, agrocarburants et grandes centrales hydrauliques) dirigé par les entreprises dans un but lucratif et qui ne constitue pas une véritable alternative à l’énergie fossile traditionnelle. Comme elle, ce modèle renouvelable à but lucratif entraîne déjà une usurpation des terres à grand échelle et le transfert de vastes étendues de terre dédiées à l’alimentation vers la production d’énergie, et la reproduction de profondes inégalités en matière d’accès à l’énergie.

Ce sont les plus de 500 millions de paysannes et travailleuses africaines qui subissent les effets immédiats et à long terme de l’extraction de combustibles fossiles, de la production d’énergie et des fausses solutions à la crise du climat, y compris la mainmise des grandes sociétés sur les énergies renouvelables. Cela tient à la répartition patriarcale-capitaliste du travail, à leur plus grande responsabilité dans la production agricole et dans la reproduction sociale des familles et des communautés, et à leur exclusion structurelle du processus décisionnel dans les familles, les communautés, les gouvernements nationaux et les institutions multilatérales.

 

Les alternatives au développement du point de vue des femmes africaines

Les femmes africaines, aux côtés de leurs soeurs ouvrières, indigènes, paysannes et noires des autres régions du monde, offrent les alternatives les plus révolutionnaires à ce modèle de développement profondément destructeur. On retrouve ces alternatives dans la façon dont les femmes africaines produisent la nourriture, conservent et gèrent les ressources naturelles et prennent soin de leurs familles et de leurs communautés. Il faut reconnaître, soutenir et s’appuyer sur ces alternatives VIVANTES.

WoMin regroupe des femmes engagées contre l’extraction du charbon, du pétrole et du gaz, et contre les grands barrages hydroélectriques dans une douzaine de pays africains. Elles ont commencé à définir un programme de développement alternatif pour les femmes africaines et leurs communautés :

  • Justice climatique et écologique: un traité international contraignant sur le climat de la CCNUCC visant à réduire les émissions de carbone afin de limiter l’augmentation du réchauffement planétaire moyen à 1,5ºC, qui traduise clairement le principe de la responsabilité historique différenciée ; toutes les communautés bénéficient d’un environnement de vie sain garantissant une bonne santé et le bien-être général ; nos gouvernements développent, mettent en oeuvre et veillent au respect des lois et politiques environnementales qui tiennent les entreprises pour entièrement responsables de tous les coûts sociaux et environnementaux engendrés par leurs activités ; un accord international contraignant relatif aux entreprises multinationales qui soit ratifié et appliqué par tous les gouvernements agissant ensemble pour juguler le pouvoir des entreprises ; la réparation intégrale par les pollueurs, avec des mesures spécifiques pour les femmes, pour la destruction de l’environnement et les impacts sociaux résultant de l’extraction et de la combustion des énergies fossiles ainsi que pour leurs conséquences sur le changement climatique ; la fin du financement des investissements dans les énergies fossiles; et, au lieu des priorités douteuses du Fonds vert pour le climat, une autre stratégie de financements climatiques fondée sur la réparation de la dette, des fonds d’adaptation et des stratégies de mitigation qui ciblent en premier lieu la majorité des femmes d’Afrique: agricultrices, commerçantes et femmes engagées dans un travail de soin.

  • Justice énergétique: maintenir 80% de toutes les réserves d’énergies fossiles répertoriées dans le sol et oeuvrer pour une transition mondiale rapide des énergies fossiles, aujourd’hui principales sources d’énergie, vers un système d’énergie renouvelable sous contrôle démocratique, décentralisé et collectivisé qui respecte les besoins et les contributions des femmes, garantisse un travail et des moyens de subsistance décents pour les femmes en particulier, considère l’énergie comme une richesse collective et garantisse une énergie propre, abordable et accessible.

  • Justice alimentaire: cela comprend l’accès indépendant et le contrôle du foncier par les femmes; la fin de l’accaparement et de la spoliation des terres de quelque nature que ce soit, involontaire ou coercitive; la mise en place de banques de semences partagées, contrôlées par les femmes et les petits agriculteurs; l’application de lois, de politiques et de programmes gouvernementaux qui soutiennent un modèle de production agricole basé sur une agroécologie familiale de petite échelle; l’obtention d’une juste valeur économique pour les produits agricoles qui sont encadrés par une fixation des prix et une règlementation publique; la protection des marchés alimentaires locaux et nationaux (notamment grâce à des subventions locales) contre le dumping alimentaire, les importations de produits alimentaires subventionnés, et les semences et produits génétiquement modifiés; et des subventions publiques pour les infrastructures locales (petits barrages, solutions locales de production d’énergies renouvelables et transports) qui soutiennent les économies locales florissantes et les marchés interconnectés par un commerce et des échanges locaux.

  • Justice de genre: les femmes bénéficient de l’égalité totale avec les hommes dans tous les domaines de la vie, y compris ausein de la famille, de la communauté, de l’économie, de l’État, des institutions religieuses, des écoles et des coopératives ; elles s’expriment et sont en mesure de participer à la prise de décisions dans tous les domaines de leurs vies et dans les institutions de développement aux niveaux local, national, sous-régional, régional et international; elles sont traitées avec respect et dignité par les membres de leur famille, communautés et institutions administratives à l’échelle locale, nationale, sous-régionale, régionale et internationale; et elles sont libérées de toutes formes de violence et obtiennent pleinement justice lorsque leurs droits sont bafoués, y compris par les militaires et la police.

 

La logique de ces revendications est au coeur des campagnes et des travaux de WoMin en Afrique, mais ces revendications ont un très faible écho, voire sont ignorées, au sein de la CCNUCC. Une approche écoféministe africaine est vitale pour corriger les stratégies axées sur le capital ou renforçant le patriarcat qu’ont adoptées presque toutes les délégations nationales à la COP21.

 

Résistance à l’extractivisme dominant et à la crise écologique = lutte pour la paix

Le mode destructeur dominant de l’extractivisme patriarcal, et les multiples crises qu’il engendre – sociale, écologique, reproductive, énergétique et climatique – sont les principales causes de la militarisation, de la violence, des conflits et des guerres. Le corps des femmes est souvent l’un des terrains sur lesquels se déroulent ces conflits, les femmes étant victimes de violences sexuelles et de viols perpétrés par les mineurs et les membres des sociétés minières et des communautés touchées par le changement climatique, les combattants et les soldats, et les employés des sociétés de sécurité privées.

En même temps, les femmes africaines se sont engagées dans une résistance ininterrompue, mais souvent invisible et non reconnue, contre les spoliations et accaparements de leurs terres et de leurs ressources naturelles. Les femmes africaines ont résisté à la guerre et ont souvent dirigé des mouvements pour la paix. Malgré les divisions et les conflits créés dans nos populations, les femmes africaines ont fait bloc comme des soeurs, des amies et des alliées.

Les récentes attaques terroristes qui ont frappé Paris, Beyrouth, Bagdad et Bamako répondent à des crises systémiques exacerbées que les femmes africaines contestent. La lutte contre un paradigme de développement oppressif est en même temps un combat contre le terrorisme, la militarisation, le racisme et la guerre. C’est le combat des femmes africaines; c’est une lutte pour la justice, la paix, la solidarité et l’amour dans le monde entier.